Bruno M : “Etat limite”

Cette histoire se déroule à cheval entre la France et la Suisse, durant l’été 2021. Alors que le monde sort peu à peu de l’isolement forcé par la pandémie de Covid 19, et que chacun reprend peu à peu goût à la vie, trois jeunes hommes ont failli perdre brutalement la leur au bord du lac Léman, à cause d’une banale bousculade. Théo, Anthony et Dylan, trois suisses d’une vingtaine d’années, ont en effet croisé le chemin de Bruno M et de sa famille dans une fête foraine, et ce qui devait être une joyeuse soirée entre amis s’est transformé en cauchemar lorsque les trois jeunes hommes ont reçu des coups de couteau qui les ont laissés presque morts sur le bitume. Un acte fou, insensé, et pourtant Bruno M n’est pas fou, au contraire. Alors, qu’est-ce qui a pu le pousser à commettre ce geste, devant sa famille et au milieu d’une foule de fêtards ? Retour sur une affaire où se mêlent violence, liens familiaux indéfectibles, et une certaine dose de spiritualité…

Autos-tamponneuses et couteau de cuisine

Genève, le 24 juillet 2021.

La fête foraine située sur le quai Wilson, au beau milieu des palaces de la rive droite, bat son plein. Les gens sont venus en famille ou entre amis profiter des attractions et de la douceur de cette soirée estivale, une sortie d’autant plus appréciée que l’on sort peu à peu des confinements à répétition liés à la pandémie de Covid 19. Mais au milieu des cris joyeux et des odeurs de sucre, soudain, l’ambiance change. Il y a beaucoup de monde, c’est très chaotique, mais on sent que quelque chose ne va pas. Il semble y avoir une bagarre impliquant plusieurs personnes, à plusieurs endroits, et avant que tout le monde comprenne vraiment ce qui se passe, les protagonistes semblent avoir disparu. « C’est chaud ici ! » commente un utilisateur de SnapChat sur une vidéo montrant des gens se battre au sol et se courir après. Il ne se doute pas à ce moment-là à quel point c’est « chaud » ; car en réalité, l’un des protagonistes tient un couteau de cuisine et attaque méthodiquement les membres du groupe adverse.

Une fois la bagarre terminée, on s’aperçoit de la gravité de la situation. Autour du stand des autos-tamponneuses gisent trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années, inconscients et en sang. Les secours sont appelés vers 0h30 et interviennent rapidement. Pendant ce temps, des témoins et proches des victimes pratiquent les gestes de premiers secours. Les trois seront transportés aux Hôpitaux Universitaires de Genève en urgence absolue, et ne devront leur salut qu’à l’intervention rapide des témoins et des secours, à la proximité de l’hôpital et à la disponibilité de blocs opératoires, ce qui n’est jamais garanti…

Pendant ce temps, dans une rue adjacente, un couple d’une quarantaine d’années est interpelé par des policiers en patrouille car l’homme a le visage en sang. Un policier lui demande ce qui lui est arrivé, et l’homme répond que lui et sa compagne ont été agressés par un groupe de jeunes à la fête foraine mais que ça va. « Êtes-vous venus seuls ? » demande le policier. « Oui » répond le couple. On leur demande s’ils souhaitent porter plainte pour l’agression mais ils déclinent. Avant de les laisser repartir, les policiers vérifient leur identité et leur demandent leurs coordonnées, ce qu’ils acceptent sans problème. Le couple se dirige ensuite vers le parking de la gare Cornavin pour récupérer leur véhicule et rentrer chez eux.

Dans une autre rue encore, trois personnes (un jeune homme, une adolescente et un enfant) montent à bord d’une voiture immatriculée en France venue les chercher pour les ramener chez eux, de l’autre côté de la frontière. Le jeune homme semble nerveux, l’adolescente inquiète, et l’enfant très choqué. Il s’agit de Bruno M, accompagné de sa sœur et de son frère, qu’un voisin appelé par leur père est venu récupérer à un endroit prédéfini – comme lors d’une fuite.

C’est ce manège étrange que les policiers genevois, prévenus par des témoins lors de la bagarre à la fête foraine, observent sur les nombreuses images de vidéosurveillance de la zone. Comprenant que le couple arrêté par les policiers a été mêlé à la rixe et qu’il ne faut pas perdre de temps, ils les appellent pour les convoquer immédiatement au commissariat. Le couple coopère et se rend sur place pour être interrogé. Pour les enfants – leurs enfants en réalité – c’est déjà trop tard, ils ont réussi à traverser la frontière.

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Lors de leur premier interrogatoire, le couple – Bruno et Madeleine – confirme avoir été à la fête foraine et s’être fait agresser par un groupe de jeunes en état d’ébriété, qui auraient proféré des insultes racistes à l’encontre de Madeleine avant de s’en prendre physiquement à elle et à son compagnon venu à son secours. Le couple est examiné par un médecin au commissariat, qui confirme que les deux ont en effet reçu des coups compatibles avec leurs déclarations. Mais ce qui ennuie les policiers, c’est que le couple dit être venu seul, alors que les images de vidéosurveillance les montrent clairement arriver en voiture à la gare Cornavin à cinq. Pourquoi mentir ? « J’ai dit à mes enfants de partir et j’ai appelé le voisin pour qu’il vienne les chercher car j’avais peur pour eux après notre agression » dit le père. Soit. Mais les policiers ne sont pas les agresseurs, alors pourquoi s’obstiner à nier la présence des enfants ? « Le commissariat ce n’est pas un endroit pour les enfants, je ne voulais pas qu’ils viennent avec nous. » Sauf que Bruno a appelé son voisin juste après la rixe et avant que les policiers en patrouille ne les interpellent lui et sa compagne dans la rue. Alors, ce mensonge n’aurait-il pas à voir avec l’agression au couteau qui a envoyé trois personnes aux urgences ?

Dans une autre pièce du commissariat, les premiers témoins défilent pour raconter l’agression dont ont été victimes Théo, Anthony et Dylan. Frères et sœurs, amis, anonymes présents à ce moment-là racontent qu’il y aurait eu une bousculade involontaire entre Madeleine – ou sa fille – et un jeune homme du groupe ; rapidement les esprits s’échauffent et des premiers coups sont portés, mais difficile de savoir par qui. S’en suit une bagarre générale qui verra – entre autres – Bruno recevoir un coup à la tête qui le fera tomber, Andréa (la belle-sœur de Dylan) recevoir des coups à la tête de Madeleine, Alexis (le frère d’Anthony) recevoir un violent coup de pied à la tête de Bruno alors qu’il était au sol (et que Bruno lui-même s’était relevé), mais aussi et surtout, Bruno M (le fils de Bruno et Madeleine) pourchasser Dylan, Théo et Anthony, et les frapper avec un couteau de cuisine de 20 ou 25cm. Lorsque les parents de Bruno M s’apercevront que leur fils a un couteau, ils tenteront de l’arrêter, tout en empêchant également les membres du groupe des victimes de s’interposer. C’est en voyant que la situation a dégénéré que les parents prendront peur et s’éloigneront de la scène tout en organisant la fuite de leurs enfants – dont le plus jeune était âgé de 9 ans à l’époque des faits…

Ce qui se dessine donc au fur et à mesure des auditions dans la nuit du 24 juillet 2021, ce n’est pas l’agression gratuite d’une famille sans histoires par un groupe de jeunes violents et alcoolisés, mais celle d’un groupe d’amis – certes un peu éméchés – qui s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment, et qui a croisé la route d’individus violents et loin d’être sans histoires. C’est la raison pour laquelle la police suisse décide d’inculper Bruno et Madeleine pour leur implication dans la rixe, et de les envoyer en prison dans l’attente de leur procès. Ils alertent également les autorités françaises concernant leur fils ainé, qu’ils accusent de la triple tentative de meurtre à la fête foraine.

Pendant ce temps-là, aux urgences des HUG, trois mamans attendent dans l’angoisse des nouvelles de leurs fils…

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Deux jours plus tard, la Police Municipale d’Annemasse (ville française à la frontière de Genève) repère lors d’une patrouille un jeune homme qui a l’air nerveux lorsqu’il aperçoit la voiture siglée. Il quitte la rue et entre dans un parc, mais les policiers se garent et le suivent. Ils arrêtent le jeune homme pour contrôler son identité. Il s’agit de Bruno M, et les policiers découvrent rapidement qu’il est actuellement sous le coup d’un sursis pour une précédente affaire, et qu’il est recherché par les autorités suisses pour l’affaire de la fête foraine. Bruno M est immédiatement arrêté (sans résistance), et une perquisition est organisée aux domiciles de ses parents (où il loge) et de sa sœur. Ils y retrouveront les vêtements portés par la famille le soir du crime et vus sur les caméras de surveillance. Bruno M est placé en détention, non pas pour la triple tentative de meurtre à Genève mais parce que le sursis de sa dernière peine a été révoqué. L’affaire de la fête foraine est transférée aux autorités françaises – la France n’extradant pas ses ressortissants, Bruno M ne peut pas être renvoyé en Suisse – et l’instruction commence, mettant en lumière le parcours d’un personnage inquiétant qui n’était pourtant pas parti pour devenir criminel…

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